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Bleu extra bleu

Patrick des Gachons, Le passage du temps « Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur ». Marcel Proust, La prisonnière La proposition est venue sans tarder : « Je pourrais aussi peindre un carré sur le mur ! » Alors que nous dissertions sur la manière d’exposer le Temps au musée d’art moderne, l’idée d’une peinture murale du carré bleu s’est imposée comme une évidence, tout comme le lieu de sa réalisation : l’abside, ce mot dont on oublie souvent qu’il n’a pas vocation unique à qualifier l’architecture religieuse et qui sied si bien à l’espace en demi-cercle qui ouvre l’accès aux salles du musée. Quelque vingt ans plus tôt, Patrick des Gachons a longtemps hésité et scruté la paroi avant de s’aventurer dans la première peinture murale du carré bleu, sous une voûte ogivale de l’entrée du château de Fraïssé-des-Corbières. Le carré bleu s’est imposé en 1983. A l’origine d’un programme où l’art et la vie se confondent, il est une forme d’œuvre d’art totale, porteuse en filigrane de l’idéal des romantiques allemands. Subjugué par la vision de la Méditerranée, le peintre l’a d’abord longuement déclinée dans des tableaux « de paysage ». Mer et ciel, distincts puis confondus, se sont progressivement transformés en aplats de couleur bleue, un temps architecturés par des lignes tirées du pan d’une colline ou de l’embrasure d’une fenêtre. Peu à peu, cette charpente a disparu, le tableau s’est révélé sous une nouvelle forme : un simple carré bleu sur fond blanc. En 1983, le tableau sur châssis mesure 180 cm de côté, le carré bleu 90 cm. Le bleu et le blanc sont à égalité linéaire. Chaque année, le bleu augmentera de 1%. Le programme est établi pour une durée d’un demi-siècle. En 2032, le bleu envahira la toile. 1991, date de la première peinture murale. Le bleu et le blanc ont atteint la même proportion. Un moment d’équilibre, la mi-temps d’une utopie, le temps venu d’une inscription durable ? « Peindre sur ou pour un mur », s’interroge aujourd’hui Patrick des Gachons, « façon Lascaux, façon Giotto, façon Rothko ? Faut-il trancher, n’est-il pas possible d’appartenir à ces trois mondes à la fois ? » Lascaux pour le geste premier, Giotto pour la révélation du bleu, Rothko pour la vibration de la couleur/lumière. La démarche conceptuelle de Patrick des Gachons révèle son fondement spirituel. Chaque référence contient sa part d’allusion au divin. Dans sa forme et sa destinée programmée, le carré bleu s’apparente de prime abord aux recherches utopiques et constructivistes des grands abstraits du XXe siècle, Malevitch, Mondrian…Patrick des Gachons fait partie des « modernes », des avant-gardistes. Il est un partisan du minimalisme, un adepte du « less is more ». Mais le bleu du peintre n’est pas un simple aplat de couleur et vient perturber la part de certitude de cet implacable programme. Le bleu de cobalt, la couleur du temps, porte en elle les strates de son épiphanie. Pour les toiles, l’intensité voulue par le peintre est atteinte par l’apposition d’une soixantaine de passages d’une matière très diluée, à la manière des glacis de la Renaissance. Pour la peinture murale, un peu moins d’une dizaine de couches d’une peinture glycérophtalique, posées sur un enduit dont la texture et le grain agissent comme une seconde peau, sont nécessaires pour entraîner le spectateur vers des profondeurs insoupçonnées. Dans les deux cas, le temps est la composante essentielle de l’œuvre. Rigueur de la forme et de la démarche, profondeur et sensualisme de la couleur, le carré bleu réconcilie poussinistes et rubénistes, néo-classiques et romantiques. Peint sur des panneaux de bois, le carré bleu a connu la tentation du land art. Des tableaux ont été disséminés par Patrick des Gachons sur les collines environnantes, sur les chemins qui mènent à Fraïssé. Lors de la réalisation du carré au musée, une banderole sert de marchepied au peintre. Elle porte l’inscription du titre d’une exposition passée, « Un siècle de paysages sublimés ». A droite, l’ouverture sur un patio laisse entrevoir le buste de Pierre Brune, paysagiste et conservateur. Tout ici parle de paysage. Tout ici parle de peinture. Tout ici répond en écho au carré bleu de Patrick des Gachons : « J’ai dû passer par toute l’histoire de la peinture ». De la voûte médiévale du château, le carré bleu mural a essaimé dans plusieurs lieux, avec des fortunes diverses. Des oeuvres éphémères ont été réalisées chez des collectionneurs ou bien livrées au destin de la rue car peintes sur des murs et des palissades de chantier. D’autres sont définitives et figées dans un temps, d’autres encore sont évolutives, soumises à des mises à jour régulières, donc annuelles, ou brutales, quand le temps que l’on croyait perdu réapparaît et réclame son dû. Tous ces carrés ont jusqu’à présent trouvé leur terre d’élection non loin de la Méditerranée. Au musée, la peinture murale vivra le temps de l’exposition. Plus éphémère que les tableaux sur toile, elle contribue à sa manière à l’évocation du Passage du temps, bousculant nos fragiles certitudes sur son écoulement linéaire. La couleur, vecteur privilégié de l’indicible, distille dans les méandres de notre mémoire les images du passé et d’un futur rêvé. Portion d’espace, la peinture est plus que jamais une portion du temps. Nathalie Gallissot
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